Compétition, pertes des habilitations fédérales, l’aïkido et le monde du sport : un entretien avec Alain Peyrache
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J’ai souvent entendu mon maître le dire : en aïkido, on cherche la vision de l’aigle, une vision d’altitude, englobante, et capable de discerner chaque détail avec une véritable acuité. Mais il est des domaines dans lesquels la hauteur de vue nous manque, tout autant que la connaissance précise des faits.
La plupart des pratiquants d’aïkido ont de l’histoire de leur discipline pourtant jeune une vision bien confuse. Les repères posés par le fondateur, qui en font une discipline incompatible avec le monde sportif, ses visées, ses représentations, sa pratique, son vocabulaire, volent régulièrement en éclat : ici, on tente d’imposer des pratiques uniques et codifiées, là, on joue avec le feu de la compétition.
Unique en son genre, l’aïkido institutionnel français a généré un microcosme dans lequel on court après les honneurs, les signes de reconnaissance, les grades, le tout dans un système où la zizanie est structurelle. On est bien loin de l’esprit du misogi et des fameuses vertus du Budo dont tant se gargarisent. L’Etat français, sans doute découragé par tant de vanités et de luttes fratricides, a retiré son habilitation à nos deux sœurs ennemies. Une page se tourne, mais les prochains chapitres seront décisifs.
Les repères sportifs auraient-ils à jamais dénaturé l’aïkido ? Pour y voir clair, le point de vue d’un Maître, qui entre tous incarne l’esprit de l’aïkido traditionnel, est plus que jamais nécessaire : le fameux regard de l’aigle...
Tous ceux qui suivent l’enseignement d’Alain Peyrache savent combien il peut être économe de mots. Infatigable lorsqu’il s’agit de corriger et d’éclairer ses élèves, il ne s’épanche pas facilement lorsqu’on lui demande de s’adresser à ceux qui suivent d’autres voies : il n’est pas de ceux qui donnent des leçons aux élèves des autres. Combien, parmi ceux qui se bousculent pour connaître sa position sur tel ou tel sujet, se sont entendu répondre “Et si vous alliez plutôt demander à votre professeur ?”. Recevoir sa parole publique est donc une chance pour nous. Ayant eu l’occasion, depuis de nombreuses années, d’échanger avec lui autour des sujets essentiels concernant notre discipline, je lui ai demandé son point de vue sur les derniers événements qui ont récemment agité le petit monde de l’aïkido pour que je le retranscrive sous forme d’une série d’interviews que nous inaugurons ici.
Jacques BAZIN : Alain Peyrache, nombreux sont les partenaires, les élus, les pratiquants de tous horizons, qui aimeraient en apprendre davantage sur ces histoires d’habilitation. Il est vrai que c’est une question souvent perçue comme opaque, ou parfois comme de simples querelles de clocher sans importance. Qu’en est-il exactement ?
Alain Peyrache : C’est opaque, en effet ! Et très simple à la fois. En France, l’usage veut que les agréments soient délivrés aux fédérations sportives pour la durée d’une olympiade. En ce qui concerne l’aïkido, la situation est doublement ubuesque et singulière parce que son cas, d’ailleurs unique au monde, est sans précédent aux yeux de Jeunesse et Sports. Rappelons brièvement les faits : en 1981, la FFAB et la FFAAA ont vu le jour. Pressées par les ministères successifs, elles n’ont eu de cesse que de normaliser l’aïkido, d’en faire une discipline sportive aux spécificités strictement nationales. Dans cette course à l’échalote, les rivalités ont été nombreuses, et la guerre des tranchées, stérile et vaine, en a découragé plus d’un : “Tuez-les tous ! O Sensei reconnaîtra les siens !” , tel semblait être le mot d’ordre. Le bilan de cette tragi-comédie de 30 ans est sans appel : il y a un an et demi, le ministère, pourtant a priori l’instance la moins à même de comprendre l’esprit de l’aïkido du fondateur, a fini par y voir clair et jeter l’éponge en refusant de délivrer l’habilitation à l’UFA, instance chapeautant les deux fédérations antagonistes. Le bilan est triste : c’est un pitoyable spectacle qui a été livré devant tous par des individus se prétendant des aïkidokas, des descendants du fondateur qui, sous prétexte de spécificité française, se sont acharnés à coller aux usages issus du monde sportif – reniant sans vergogne l’esprit et la lettre de l’enseignement d’O Sensei. La leçon est sévère mais implacable : elle donne à voir quelque chose de la misère humaine. Ici se manifeste un précepte oriental bien connu : une anguille va se complaire dans la boue et l’humidité où un humain ne trouvera que des rhumatismes et des problèmes de santé. Sortez l’aïkido de son contexte, faites-le fonctionner selon des schémas différents de ceux dans lesquels il s’est développé, et vous constaterez le dépérissement de la discipline. C’est une évidence, mais elle est ignorée de tous ceux qui engagent l’aïkido dans un contexte qui n’est pas le sien, à savoir un milieu sportif.
JB : Devant ce constat amer, on peut se poser la question de l’utilité de l’habilitation…
AP : Là aussi, c’est simple et opaque à la fois : le ministère de la Jeunesse et des Sports gère des organismes sportifs. Lorsqu’une fédération représente la France dans des manifestations sportives, elle bénéficie d’un agrément ou d’une habilitation. Comme vous l’avez constaté avec le football dernièrement. Il n’y a qu’une fédération de football, normal puisqu’il s’agit d’un sport. La reconduction de l’habilitation est automatique pour chaque olympiade c’est-à-dire tous les quatre ans. L’aïkido est un art, pas un sport, il est donc dans son essence même d’être multiple. Si le ministère accorde un agrément, il le fait pour quatre ans. Il peut au bout de ce temps ne pas reconduire l’agrément ou le donner à une autre fédération qui trouve davantage grâce à ses yeux. C’est un fonctionnement démocratique de base. Aujourd’hui, de fait, il n’est plus délivré à personne : le ministère a jeté l’éponge.
JB : Peut-être le ministère a-t-il finalement compris que notre discipline n’avait rien d’un sport ?
AP : Voilà qui serait réjouissant. Mais habilitation ou pas, le système fédéral ne pourra de toute façon jamais fonctionner correctement, même pour les sportifs. C’est structurel : pour être à la tête, il faut prouver ses qualités d’amateurs. Vous n’êtes censé percevoir aucun revenu de l’activité que vous gérez, ça, c’est la théorie. On voit bien que ce n’est pas le cas. Ce n’est pas davantage le cas du caractère prétendument démocratique de ces structures. Des amateurs, menuisiers, pâtissiers ou je ne sais quoi pendant la semaine, présidents du clubs de sport le dimanche, gèrent des professionnels. Qui peut penser que l’industrie française pourrait fonctionner normalement si le ministère de l’Industrie était géré par les bricoleurs du dimanche ? La fédération en place utilisera évidemment son pouvoir pendant quatre ans pour éviter qu’une autre puisse être désignée, d’où les guerres de religion entre aïkidokas. Encore un bel exemple de démocratie. D’ailleurs, par analogie, en observant les fédérations sportives uniques, certains élus mal informés, peu au fait des singularités de notre discipline – et comment leur en vouloir -, pensent que s’il n’y avait qu’une fédération d’aïkido, celle-ci aurait raison avec le temps de tous les marginaux qui seraient amenés à disparaître. Si on raisonne au niveau politique, la droite, lorsqu’elle détient le pouvoir, cherche à le conserver. Elle utilise les moyens qui sont à sa disposition pour cela : redécoupage électoral, utilisation des leviers du pouvoir pour contenir la gauche, etc. C’est un travers très souvent observé, qui consiste à empêcher l’alternance. Mais aucun élu ne va tout de même jusqu’à penser qu’il n’y a qu’un parti ! Dans le cas des fédérations sportives, si. Les fédérations pervertissent les activités qu’elles prétendent développer, assainir, promouvoir.
JB : Est-ce propre à l’aïkido ?
AP : Pas du tout : en aïkido, bien sûr, les mêmes hiérarques dirigent depuis 50 ans. Même dans la fédération de football, les dinosaures se relayent aux postes de commande et veillent à l’étanchéité du système décisionnel. Ils le font de manière plus subtile, c’est tout. Mais dans n’importe quelle fédération, on retrouve des schémas identiques : les administratifs ne sortent que les pieds devant. La loi de l’entropie fait son œuvre en toute chose : la démocratie devient autocratique, elle s’adresse à un public d’assistés qui suivent toutes les directives officielles, puisqu’ils n’ont aucun repère leur permettant de les mettre en cause. Ce public, aveugle aux évidences, pense que la valse des injonctions institutionnelles cautionnée par l’Etat est dans leur intérêt, qu’elle vise le bien commun. Pourtant, notre quotidien délivre des faits qui montrent que la réalité est trop souvent autre : ceux qui ont des postes à responsabilités sont très nombreux à détourner prioritairement le système à leur propre profit. Les promesses n’engagent que ceux qui y croient, paraît-il. Seul le mendiant choisit de vivre de la charité des autres : c’est le Yin-Yang, Omoté-Ura : c’est au cœur de ce que nous étudions dans notre discipline, et tous les pratiquants d’aïkido traditionnel devraient le maîtriser, en être familiers.
JB : Existe-t-il d’autres exemples qui abondent dans le même sens ?
AP : Ils sont légion. Par exemple le diplôme d’État d’aïkido. J’ai déjà eu l’occasion d’en expliquer les principes un nombre incalculable de fois devant un public systématiquement éberlué. Regardez son contenu : sur une dizaine de pages de descriptifs, l’aïkido tient sur deux lignes ! Il représente l’autorisation légale de gagner de l’argent avec l’aïkido, mais seuls les ignorants croient qu’il valide une quelconque compétence. En bref, on retrouve une situation équivalente à celle du football : des amateurs gèrent des professionnels qui, quant à eux, n’ont de cesse de corrompre le système fédéral pour développer leurs petites affaires. Comme professionnels, ils ne peuvent influencer le système qu’indirectement, par des voies transversales. Les amateurs aux ambitions fédérales ont besoin du soutien des élèves des professionnels et de l’estime de ces derniers pour obtenir le poste convoité, l’objet de leur ambition. L’aïkido est-il pour eux autre chose que le moyen de satisfaire leur carrière fédérale, de politiciens, d’administratifs à la petite semaine ?
JB : Soit, mais est-ce que cela change quelque chose à la pratique de l’aïkido ?
AP : C’est au contraire capital ! Comment un système opaque, rongé par les opportunismes, permettrait de développer un aïkido de qualité ? Si chacun est exclusivement préoccupé par sa carrière et ses intérêts ? Si l’on ajoute que ce système est à l’opposé du fonctionnement de l’aïkido, comment voulez-vous raisonnablement faire de l’aïkido ? Aucun paysan ne fait pousser des carottes sur du béton... Mais dans les systèmes fédéraux sportifs, ce genre de bon sens n’est pas la chose du monde la mieux partagée. Lorsque les hiérarques s’aperçoivent de leurs erreurs – et ils finissent par s’en apercevoir, lorsqu’ils sont au pied du mur ! - c’est toujours quand le mal est fait, lorsque leur égo a été flatté pendant des décennies, qu’ils ont obtenu des postes clinquants et des distinctions ronflantes : ils sont coincés, ils ne reviennent jamais en arrière ! Les mafieux font cela, aussi : ils mouillent les gens pour se les attacher. Quelle naïveté, quel manque de discernement que de croire qu’en confiant la hiérarchie de l’aïkido à des incompétents, on puisse aboutir à autre chose que du n’importe quoi ! Il n’y a pas d’autre organisation que celle qui fait ses preuves depuis des siècles dans la transmission des budos traditionnels : c’est le maître qui dirige !
JB : Ces travers que vous dénoncez sont étonnants, pour une structure démocratique dont les responsables sont censés connaître un renouvellement régulier...
AP : On croirait même parfois être dans la plus pure tradition du KGB. Pour des dirigeants qui se vantent d’être des démocrates et agir pour le bien de tous - c’est même leur fonds de commerce argumentatif – c’est en effet pour le moins paradoxal. Mais c’est l’esprit même des structures fédérales. Tenez par exemple, une autre spécificité française, qui consiste, pour limiter le nombre de fédérations, à rattacher les plus petites aux plus grosses. Par exemple, la fédération de badminton a été rattachée à celle de tennis. Que croyez-vous qu’il arriva ? Les professionnels du tennis font tout pour limiter le développement de cette concurrence, on se doute pourquoi. L’aïkido, à l’origine, a été mis sous la coupe du judo, mais les pratiquants de l’époque se sont rapidement affranchi de cette tutelle…
JB : Ceci explique peut-être, même si pas mal d’eau a coulé sous les ponts, la défiance historique de certains judokas vis-à-vis de l’aïkido, ou même leur bienveillance spontanée à l’égard des professeurs de la FFAAA qui, eux, ont dès l’origine joué le jeu de judo ?
AP : Je vous laisse en juger.
JB : Vous ne craignez pas qu’on vous accuse de critiquer en permanence toutes les règles en place ?
AP : Les lois actuelles sont imparfaites. C’est faire honneur à l’idéal démocratique que de proposer un mode de fonctionnement plus honnête, plus juste, et être fidèle à la discipline que de ramener la pratique à un esprit conforme à l’aïkido de Maître Ueshiba. Il n’est pas digne de capituler devant des règlements iniques.
JB : Quoi qu’il en soit, en dépit des références à l’aïkido du fondateur qui n’a jamais rien eu à voir avec les représentations du monde sportif, toutes les questions que nous évoquons tournent autour de problématiques strictement sportives !
AP : Bien sûr. Pour en revenir par exemple à la question de l’habilitation, il faut repréciser quelle est sa fonction. C’est très simple : elle permet aux dirigeants des structures habilitées d’essayer d’asseoir un monopole. Combien de Tartuffes sont pour la démocratie à condition d’être seuls à détenir les clés du pouvoir ! Quel autre intérêt peuvent-ils y trouver ? On s’appuie sur la caution étatique pour faire disparaître toute concurrence, et tant pis si on confisque au passage la démocratie. On a vu récemment la situation de la fédération de football, dans laquelle même l’État ne peut intervenir, où le même genre de dirigeants fédéraux se repassent les différents postes pour maintenir une illusion de démocratie. Aujourd’hui, tout le monde s’accorde pour dire que c’est intenable. Au niveau des élus locaux, les adjoints aux sports, qui sont la plupart du temps mal informés des tenants et aboutissants de notre discipline traditionnelle, l’oreille est a priori attentive et zélée pour tout ce qui porte le sceau de l’habilitation. Mais ne généralisons pas : certains élus, très compétents, savent prendre le temps d’écouter des arguments auxquels ils ne sont pas habitués. Reste que majoritairement, persuadés que le ministère de la Jeunesse et des Sports est une caution, une garantie, ils suivent aveuglément leurs directives, quand ils ne les précèdent pas. Ils ignorent, ou n’ont pas envie de savoir, que Jeunesse et Sports est régulièrement condamnée pour abus de pouvoir. Ils confondent allègrement diplôme d’État et compétence : le diplôme d’État de professeur d’aïkido est l’autorisation légale de gagner de l’argent avec l’aïkido. Cela ne veut pas dire que vous êtes compétent en aïkido : on donne même des diplômes d’État à des gens qui n’ont jamais pratiqué l’aïkido, voire, comme l’aikibudo, qui le critiquent.
JB : Vous contestez la rigueur des conditions d’attribution de ces diplômes ?
AP : Je suis loin d’être le premier des détracteurs ! Promenez-vous sur n’importe quel forum de discussion dédié à l’aïkido fédéral. Leurs troupes passent leur temps à dénoncer les carences de leurs propres dirigeants et à déplorer d’être les victimes d’ostracismes permanents ! C’est à se demander pourquoi ils continuent leur chemin comme les moutons de Panurge sans se poser de sérieuses questions où manifester une curiosité suffisante pour aller voir ailleurs ce qu’il s’y passe. Pour passer un grade d’Etat, il faut passer sous d’innombrables fourches caudines : renoncer à être anonyme (qui s’est déjà présenté anonymement à un grade ? Personne ! c’est impossible !), renoncer à recevoir un point de vue digne sur sa pratique, puisqu’on est évalué par deux représentants de groupes antagonistes, incompatibles entre eux – l’histoire récente le prouve, puisque même le ministère a renoncé à l’harmonisation – qui, à travers les candidats et par-dessus leur tête, règlent des comptes entre eux. Il faut en avaler, des couleuvres. Et si on est observateur, on remarque que toutes les disciplines plus confidentielles affiliées à des fédérations d’aïkido, l’aïkibudo ou le kyudo par exemple, n’ont, elles, jamais le moindre problème, ils font ce qu’ils veulent dans leur coin, et on les laisse faire, parce qu’ils ne représentent aucune concurrence véritable ! Même chose pour la validation des acquis de l’expérience, que l’on peut faire valoir dans tous les domaines sauf… en aïkido ! Pourquoi ? Parce qu’il faut appartenir au sérail, avoir fait acte d’allégeance, avoir courbé l’échine suffisamment pour, au final, ne plus pouvoir déranger quoi que ce soit.
JB : Il semble de toute façon de bon sens de dire que les amateurs devraient avoir priorité sur les professionnels dans les infrastructures gérées par des collectivités territoriales ?
AP : On observe plutôt sur le terrain les professeurs de judo ou d’autres disciplines, pratiquement tous professionnels ou semi-professionnels, qui s’accaparent des salles municipales gratuites avec la bienveillance des élus locaux, ce que la Cour des comptes pourrait appeler "détournement de fonds publics au profit d’intérêts privés". Tous les élus se ressemblent pas, évidemment, loin de là. Il s’agit la plupart du temps de l’expression d’un manque de temps ou d’un manque d’intérêt. Mais enfin, regardons les actes : un dojo est une salle municipale, construite et entretenue grâce à vos impôts, en général au seul profit du judo. Les maisons du judo, dans toutes les régions, sont un exemple frappant de l’instauration d’un monopole local par des élus locaux, qui veillent à ce qu’aucune autre discipline n’obtienne un droit d’accès à ces tours d’ivoire. On pourrait mesurer la qualité du travail d’un élu au nombre de disciplines différentes qu’il met à disposition de ses administrés. En général, ils n’œuvrent pas particulièrement dans le sens du développement d’une pratique sportive de qualité, ils préfèrent simplement éviter les questions trop complexes. Ils conseillent d’ailleurs souvent aux jeunes dojos d’aïkido de se mettre sous la coupe d’un club de judo en place, d’une amicale laïque, d’une MJC ou d’autres structures de ce genre. Pour un élu, moins il y a d’interlocuteurs, moins cela représente de travail ! Ils demandent donc à des associations locales, mises de fait en situation de monopole, d’assumer la charge du travail. Les disciplines installées savonnent lorsqu’elles le peuvent la planche aux nouveaux arrivants. Charité bien ordonnée commence toujours par soi-même.
JB : Dans certaines communes, on reçoit l’argument : “il y a déjà un club d’aïkido”…
AP : Oui, alors même qu’il y a déjà trois cours de yoga différents, cinq de Taï-chi, trois clubs de tennis et de handball. Cherchez la logique. On en viendrait à se demander si la liberté d’association, pourtant essentielle aux contre-pouvoirs, ne finirait pas par être perçue par certains comme gênante. Est-ce un hasard ? On me rapporte dernièrement que, sous des prétextes de procédures informatiques censées faciliter la saisie des nouvelles associations, toutes celles qui dérogent au fonctionnement-modèle mis en place dans les préfectures ne peuvent plus être enregistrées : elles n’entrent pas dans le logiciel, alors même que d’un point de vue juridique, elles sont irréprochables ! Vous avez parlé de démocratie ?
JB : Dans un petit fascicule distribué aux mairies, Jeunesse et Sports expliquait il y a peu, en utilisant des termes japonais, comment étaient attribués les diplômes dans les différents arts martiaux…
AP : Oui, alors même, combien de fois l’avons-nous démontré, que les diplômes Jeunesse et Sports n’exigent même pas forcément qu’on ait pratiqué la discipline en question ! On croit rêver… Mais cela n’est pas propre aux arts martiaux. Il y a des très puissants lobbys du sport. Toutes les campagnes vendant chèrement l’idée que le sport est bon pour la santé, que la compétition est un vecteur de morale et de vertu, sont autant de vecteurs de contre-vérités ! Les disciplines non sportives, non compétitives, sont, elles, bénéfiques. Les pratiquants ne s’y trompent pas : ils sont bien plus nombreux à pratiquer hors fédérations, hors compétitions. L’image donnée par le système compétitif est largement dégradée : on parle si souvent de triche, de surenchère dans la glorification des égos, de corruption, et - même dans les fédérations d’aïkido, ce qui est un comble - de dopage.
JB : Pour ce qui est de l’implantation sur leur territoire, les élus s’intéressent aussi souvent aux associations qui sont aptes à leur rapporter des médailles, non ?
AP : Tout à fait. Mais, dans l’esprit comme dans la lettre, le monde du sport est radicalement opposé à la discipline aïkido. De célèbres pratiquants ont pourtant été radiés à vie, par le fondateur lui-même, et sans la moindre hésitation, pour avoir tenté d’organiser des compétitions en aïkido… Devinez qui, par exemple ? Voir le document ci-joint...
http://www.aikido38.com/IMG/pdf/exc...
Et qui, aujourd’hui, organise des compétitions mondiales d’aïkido ? Qu’en déduisez-vous ?
L’habilitation est par nature destinée aux fédérations sportives qui représentent la France dans les compétitions nationales et internationales. La course à l’agrément a donc toujours été la volonté affichée de créer de toutes pièces un aïkido sportif. Les tentatives dans ce sens ont été nombreuses : les historiographes seront sans doute curieux d’apprendre que dans les années 70, Maître Tamura, sous l’impulsion souterraine et combien influente de MM. Guy Bonnefond et Pierre Chassang, parcourait la France lors des stages de l’UNA pour tenter de convaincre les pratiquants d’instaurer des compétitions d’aïkido. Comme pour Noquet, aucun de ses élèves ne suivra le mouvement. Aucun pratiquant d’aïkido n’a envie de voir la compétition dévaster sa discipline. Le fondateur a été, dans sa parole, aussi précis que le tranchant d’un sabre. Mais il est intéressant d’étudier les leçons du passé : c’est un très bel exemple d’un expert qui se met au service d’une fédération d’amateurs au profit de leurs intérêts communs bien compris. D’autres aujourd’hui retombent dans les mêmes travers. Plus le temps passe, plus les aïkidokas perdent leurs repères : ils connaissent de moins en moins l’aïkido. Si ces dérives passées ont pu être jugulées par les pratiquants qui avaient encore en tête les enseignements originels et pratiquaient l’enseignement du fondateur de l’aïkido, aujourd’hui, après trente années d’impéritie et d’indigence fédérales, la masse des ignorants qui jusque là semblait prête à accepter n’importe quoi se mue peu à peu en pratiquants informés, vigilants : cela va dans le bon sens. C’est la masse des moutons qui permet à Panurge de se maintenir. En restant dans le système fédéral, les pratiquants le cautionnent, par habitude, par paresse, par goût de l’assistanat. Mais puisque, aujourd’hui, aucune fédération n’est plus reconnue par l’Etat, peu de choses peuvent inciter les honnêtes gens à perdre leur temps dans le système fédéral, d’où mon optimisme. Les orientaux disent que c’est la faiblesse qui appelle l’invasion... Il est sans doute fini le temps où la majorité en appelait au fatalisme pour justifier l’injustifiable (le ministère le veut, on sait que c’est intenable mais nul n’y peut rien) !
JB : Ce que vous dites de l’histoire de l’aïkido en éclairera plus d’un. Mais vous avez évoqué des travers contemporains sans vous étendre : qu’en est-il véritablement aujourd’hui, de cette logique compétitive ? Les leçons n’ont-elles pas été tirées du passé ?
AP : Bien sûr que non ! Dans la veine de leurs devanciers, des dirigeants de la FFAAA , singeant ce qu’avant eux avaient fait les profs de judo ou les profs de gym, ont essayé, heureusement sans y parvenir (et avec quel déshonneur ils ont été bafoués !), de rallier les Japonais à leur credo, celui de la pensée et de la pratique uniques : les pratiquants japonais ont été effarés par ces délires nationalistes totalement étrangers à leurs principes traditionnels et à leur culture.
JB : Ce cynisme est édifiant. C’est la fameuse inconstance du budoka. La question de la normalisation à visée compétitive est-elle la seule soulevée par les tentatives de rapprochements avec les ministères ?
AP : Le lièvre que vous soulevez est très important. La question de l’agrément et de l’habilitation a en effet toujours été également plus sournoise, plus politicienne : elle a longtemps servi d’argument force pour tenter d’imposer, au niveau municipal, des « clubs agréés par l’administration nationale ». En France, le principe de dénonciation des groupes minoritaires est de fait une tradition très ancienne : combien de fois la sombre histoire du XXe siècle en a-t-elle témoigné ? Les aïkidokas, sourds à ce que leur enseigne, à défaut de l’Histoire, leur précieuse discipline lorsqu’elle est abordée sous l’angle traditionnel, ne sont pas immunisés contre ces abjections : l’aïkido, entre de bonnes mains, peut être une voie d’apprentissage sans pareille. Entre les mains d’un pratiquant à l’égobésité galopante, elle sèmera vanité, misère et bêtise sur son passage. Procurez un couteau à un bon boucher, il fera des merveilles, donnez-le à un assassin, il répandra la souffrance.
JB : Quels enjeux représente la perte de l’habilitation pour tous ces sportifs de l’aïkido ?
AP : C’est la crédibilité ! Tous ceux qui ont besoin de la caution de l’Etat pour justifier de leur compétence se disent-ils parfois qu’elle n’est peut-être pas suffisamment visible par elle-même ? Il est vrai que dans l’aïkido traditionnel, on ne trouve jamais personne pour se dissimuler derrière quoi que ce soit, nous ne sommes pas habitués à ce genre de postures. Mais il faut bien comprendre que la perte de l’habilitation représente un déficit énorme pour tous ces pratiquants qui – le savent-ils toujours, c’est une vraie question – ne valent pas forcément grand-chose par eux-mêmes. Perdre cet artifice de pouvoir, ce bâton de maréchal en plastique, l’édifice glorieux de ces grades en carton-pâte n’ayant strictement aucune valeur en dehors du territoire national… Aucun dojo japonais, rappelons-le, ne reconnaît le moindre grade français, et surtout pas le « club » Aïkikaï so Hombu, et pour cause ! Le commerce des grades est une considérable source de revenus : les premiers prix sont autour de 100 euros… Tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute, non ? Les aïkidokas institutionnels se comporteraient-ils comme le corbeau du poète, à qui le renard astucieux faisait croire qu’il était un phénix ? Certains dirigeants, par leurs contradictions, font preuve d’une souplesse d’esprit qui leur permet de supporter tous les écartèlements éthiques : comment peut-on imposer à longueurs d’années des diplômes français, œuvrer auprès des administrations pour les rendre obligatoires, et n’avoir de cesse, pour se valoriser, que de mettre en avant des diplômes uniquement… japonais, émanant d’un dojo privé ? A celui qui veut voir l’expression de cette schizophrénie, il suffit d’ouvrir les yeux, les exemples ne manquent pas. Tant qu’il y aura d’un côté des arrogants dénués de scrupule pour profiter du système et de l’autre des pratiquants ignorants, complètement privés de repères, pour y croire et l’alimenter, il n’y a aucune raison pour que cela cesse.
JB : Pour les pratiquants qui suivent une voie traditionnelle, étrangère à toute normalisation, toute standardisation, toute compétition, y a-t-il quelque chose à tirer de tous ces errements ?
AP : Absolument : c’est même une chance unique qui s’offre à l’ensemble des aïkidokas sincères : les pratiquants qui comptaient sur une reconnaissance officielle de leur incompétence, qui s’appuyaient sur des fédérations fantoches, qu’ils décriaient d’ailleurs en permanence, sont en effet amenés à s’éteindre d’eux-mêmes ! C’est le constat apaisant de la mort d’une illusion, celle du conglomérat de clubs aux intérêts divergents, regroupés dans des fédérations officielles tellement improbables que même les instances ministérielles n’en veulent plus. Une disgracieuse verrue disparaît dans l’aïkido mondial : celle de l’aïkido officiel français. C’est un vrai bonheur que de le constater. Le diagramme (*ci-joint) prouve d’ailleurs que l’État accordait son habilitation à des aïkidokas… n’ayant jamais pratiqué l’aïkido ! Ce qui, rétrospectivement, en a fait rire plus d’un. Sinon leurs propres intérêts, leur propre autosatisfaction, que défendaient les hiérarques de l’aïkido français ? Il faudrait être aveugle pour imaginer un quelconque dévouement pour une discipline dont, à l’évidence, ils se sont au fil du temps complètement désintéressés. Le ministère de la Jeunesse et des Sports a mis trente ans à comprendre que l’aïkido n’était pas un sport, contre les efforts de dirigeants de fédérations irresponsables qui essayaient de lui faire croire le contraire. Pour les hiérarques de l’aïkido, l’habilitation est essentiellement un moyen d’asseoir un pouvoir arbitraire, et non de garantir une pratique de qualité, en témoignent les tempêtes médiatiques qui ont déferlé au sein même des fédérations sur les seuls sujets des passages de grades, du caractère inepte et inique de leur mise en œuvre ! Trente ans, cela laisse rêveur, mais ils ne déméritent pas : pour que les chirurgiens comprennent qu’ils devaient se laver les mains avant d’opérer, il aura fallu 80 ans, et combien de morts ! Alors en aïkido, eh bien les progrès vont leur train de sénateur, il ne faudrait rien bousculer. Pourtant, pendant ces trente années, que n’a-t-on pas dit de ceux qui ont opéré ces prémisses de prises de conscience !
JB : Comment échapper aux dérives sportives et retrouver l’esprit des pionniers ?
AP : La plupart l’ignorent : les premières associations occidentales s’appelaient en effet « association culturelle » française ou européenne. Les pionniers se maintenaient ostensiblement très éloignés du monde du sport et de ses dérives. Les dirigeants français actuels, indifférents aux intérêts de ceux qu’ils étaient censés représenter, ont essayé d’imposer leur pensée unique au plan national, puis au plan mondial [1] : dans les deux cas, ils ont été brutalement désavoués. Dans les temps prochains, on en verra sans doute aller frénétiquement dans le sens du vent : telle ou telle starlette médiatique laisseront probablement entendre qu’elles se sont toujours opposées à l’établissement d’une pensée unique alors que tout, dans la réalité de leurs actes et de leurs publications depuis 20 ans, témoigne de l’inverse.. Le bon sens écologique proposerait à de telles girouettes de se reconvertir en éoliennes : au moins produiraient-elles du courant. Nous apprenons juste, par exemple, que l’une de ces vedettes, fidèle à ce qu’elle a toujours fait, vient d’accepter de participer à Pékin à une compétition de « jeux martiaux » ! (consulter pour plus de détails le document ci-dessous)
http://aikido38.com/IMG/pdf/Jeux_Ma...
Combien de fois faudra-t-il le rappeler ? Monsieur Noquet a été radié à vie de l’aïkido par Sensei Ueshiba lui-même. A l’époque, des maîtres comme Tadashi Abé, avaient renvoyé leurs grades au fils Ueshiba, devant ce qu’était déjà devenu l’aïkikaï, dans lequel ils ne retrouvaient rien de l’esprit du fondateur. Le fondateur étant décédé, il ne peut exclure ceux qui dérivent de l’esprit profond de la Voie qu’il a tracée, a fortiori s’il s’agit de son petit-fils, mais qu’en penserait-il ? Parmi les dirigeants actuels, combien sont-ils à se poser cette question fondamentale, la seule qui vaille ? Finalement, combien d’entreprises fondées par des génies n’ont-elles pas vu leurs efforts ruinés par l’incompétence de leurs héritiers ? Nous avons là un incroyable exemple de contradiction : une démarche de standardisation des pratiques refusées par les japonais, sous couvert de refus de la pensée unique, suivie quelques semaines après, par les mêmes, de la mise en place de compétitions internationales !
JB : Cela laisse rêveur, effectivement… Qu’en est-il alors des efforts entrepris par les administrations de l’aïkido français ? Faut-il craindre une dérive inéluctable vers une pratique purement sportive et vidée de son sens ?
AP : Non ! Bien qu’ayant porté des coups sévères à la perception par le plus grand nombre de l’aspect traditionnel de la Voie de l’aïki, à laquelle elles sont totalement étrangères, les gesticulations des administrations de l’aïkido français sont quoi qu’il en soit vouées de toute part à l’échec : la fin du diplôme d’État, inadapté à la législation européenne, est annoncée pour 2012. Ce précieux sésame, dont nous avons maintes fois démontré l’absurdité, a été longtemps utilisé pour hypnotiser des élus municipaux loin d’être toujours au fait des réalités du terrain et qui allaient a priori dans le sens des labels officiels. La crise aidant, il faut « dégraisser le mammouth » : les textes européens se posent contre les monopoles, et par voie de conséquence, contre l’esprit même du fonctionnement antérieur de Jeunesse et Sports, diamétralement opposé . C’est heureux pour l’avenir de l’aïkido. Cette nouvelle donne, les adjoints aux sports mettront probablement quelques mois, voire quelques années avant de s’en approprier l’esprit et la lettre. Ils se feront sans doute encore manipuler un temps, mais le train en marche ne s’arrêtera plus. L’évolution nous donne raison…
JB : Merci, Alain, pour ce temps que vous avez consacré à nos lecteurs. Les éclairages que vous apportez nourriront la réflexion d’un grand nombre de pratiquants, il n’y a pas à en douter.
[1] pour en savoir plus sur cette question, on consultera avec profit l’article "escarmouche à Tanabe" sur le blog d’un dojo de Besançon

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